Il y a dans la pratique de l'autoportrait photographique une évidence du sujet.
Pour apparaître sur l'image, le sujet doit disparaître.

Pour me livrer à cette démonstration, j'ai installé un appareil photographique sur un trépied, déroulé un fond de papier blanc comme décors. J'ai résolu le problème du sujet en m'invitant comme modèle. Mon propos n'est pas tant mon autoportrait photographique que l'autoportrait photographique en général. Mais seule cette décision me permettait la poursuite de la démonstration.
J'ai mis un oeil sur le viseur pour apprécier le cadre dans lequel je devais aller ensuite me situer pour réussir l'expérience. J'ai calé approximativement la mise au point sur une distance imaginée, distance où je devais me tenir exactement. La netteté n'est certes pas ma préoccupation première, mais tant qu'à faire, pour appréhender mon image, étant suffisamment flou d'ordinaire, dans mes propos ou dans mon attitude dans la vie, j'espérais une vue nette de ma personne.

La pratique de l'autoportrait photographique confère un espace de silence qui ravit l'image. L'image photographique est une image manifestement silencieuse. Je m'installe en lieu et place, face à l'appareil.
À l'endroit de ma vision ne s'offre que l'appareil. Je vois l'appareil, comme l'appareil me voit. Nous nous voyons. A ce stade de l'expérimentation, j'ai souvenir, que jusqu'à présent quand je prenais des photographies, le spectacle de ma vision était conforme au sujet que je voulais photographier. Si je photographiais mon chien, je voyais mon chien. Là, étrange paradoxe, je veux photographier moi en tant que sujet, et, je ne vois qu'un appareil. Où est mon sujet moi ?

Cette situation perturbe ma pensée. En effet, j'erre dans le doute de la réussite de mon entreprise. Mon autoportrait photographique me confère une position particulière, alors jamais éprouvée. Je vais photographier un sujet que je ne vois pas.
Je réfléchis encore quelques instants sur la logique de l'expérience. Photographier, implique, dans ma démarche habituelle, de copier, de saisir, une image qui s'offre à mon regard via le prisme de mon appareil. Je vois, et je photographie. Ici, je vois encore certes, mais je m'apprête à photographier ce que je ne vois pas. C'est à dire moi, en tant que sujet.

Hors du champs photographique, ma vision sur moi n'est pas plus particulière. Je ne me vois pas davantage, mais surtout pas moins. Je vois mes mains, mes bras, mes pieds, mes jambes, etc... bref tout un tas de parties de mon être, qui même reliées entre elles, ne me feront jamais apparaître dans mon intégralité. Dans ma vision de moi à moi, il manque l'essentiel de ce que j'offre habituellement à la vision d'un autre, je suis privé d'un visage. Peut-être, est-ce aussi une des motivations de cette expérience.



Je retourne vers l'appareil et accolé mon regard au viseur. Comme tout à l'heure, je constate un blanc. Le décors blanc. Je m'imagine dans ce cadre, blanc, à l'endroit supposé de la netteté. Mais, pour l'instant je ne vois rien d'autre que le blanc. Pas même un doigt de moi. D'ordinaire, le spectacle qui s'offre à mon regard, à cet endroit de l'appareil, est autre. Je vois ce que je photographie, ou la réciproque, je photographie ce que je vois.

Je retourne à l'endroit du décors, et je vois quoi : l'appareil. Dans ma pratique de la photographie, je n'ai photographié que ce que je voyais et pouvais voir aussi, ce que je photographiais. Voir et revoir.
Tout cela semble d'une évidente clarté. Cependant, la question de savoir ce qui peut apparaître sur l'image me préoccupe. Ne voyant qu'un appareil face à moi, et d'ordinaire ne photographiant que ce je vois, je me pose la singulière question de savoir si, sur l'image apparaîtra l'appareil que je vois ?
Cette question n'est pas dépourvue de sens pour qui s'est exercé à une pratique de la photographie qui lui a toujours confirmée qu'à chaque déclic, tout ce qui se voit sur la photographie à fait l'objet d'une image à voir au préalable sur le dépoli du viseur.

Là, je ne vois que l'image de l'appareil. Et si, je décide encore une fois à venir vérifier au travers de l'instrument, en me déplaçant, je constate à nouveau, qu'à ma vision, ne s'offre que le blanc du décors pour unique image.
Peut-être est-ce cela qu'on appelle un effet d'optique. Comme une perspective folle qui abolirait du regard tout sujet qui voudrait se prendre comme sujet, lui-même par lui-même. Le moi comme sujet photographique ne se voit pas. Tout au moins à cette étape de la démonstration dont je fais écho.

J'ai entrepris certaines mesures pour parfaire les données de cette expérience. L'appareil est situé à un mètre trente cinq du sol, le fond à une distance de quatre mètres cinquante de l'appareil et, la netteté est calée sur le chiffre deux de la bague de mise au point, soit une netteté précise pour un sujet situé à deux mètres. Ces indications notées, je retourne face à l'appareil et constate à nouveau, que seul ce dernier s'offre à ma vue.


Ne photographiant d'ordinaire que ce que je vois, je devrais en déduire que, si je déclenche l'obturateur de mon appareil au moyen du câble prévu à cet effet, je devrais obtenir une image de l'appareil -qui hante mon regard, et dont le regard me hante également désormais -. Pourtant, rien n'est moins sûr. D'où la poursuite de l'entreprise.
Avant de me livrer au déclic révélateur, je revisite les conditions de l'expérience un certains nombre de fois. Moi, photographe, tentant de photographier, moi, en tant que sujet.
La validité scientifique d'une expérience doit renouveler au mois trois fois le résultat de cette dernière pour satisfaire ses pairs. Je tairais le nombre exact d'aller et venues auxquelles je me suis livrées. Non pas par crainte de passer pour un opiniâtre, mais par manque d'audace à poursuivre encore. Et par fatigue surtout.

Me revoilà donc, volontaire pour mon autoportrait dont je devine que l'appareil saura faire mentir toute la théorie qui jusqu'à maintenant me confortait dans ma vision photographique.
Jusqu'à présent, si je photographiais mon chien, je voyais mon chien dans le viseur. N'étant pas plus bête que mon chien, je devrais me voir, m'apercevoir, au moins une fois, dans le viseur de mon appareil.

Or là, je ne vois que l'appareil, et dans le viseur de l'appareil, je ne vois qu'une absence dans le décors.
Il est des expériences que la vie vous invite à réaliser sans bien comprendre le pourquoi. Le seul parce que fait largement office d'alibi. Dans cette tentative le parce que et le pourquoi sont indissociable : juste pour voir.

Pour voir. Pour voir autrement. Pour voir juste. Pour voir comment voit l'appareil. Mais certainement pas, pour voir ce que l'appareil ne montre pas. Je savais dés le début de cette affaire qu'il y avait un risque, une sorte défi à lancer à la raison si
communément répandue parmi mes contemporains, photographes ou non. Je voulais peut-être prouver l'impossible d'une pratique pourtant banale.

L'autoportrait est un exercice courant, et ne semblait jusque-là, ne pas poser plus de problèmes à ses adeptes. Mais j'ai pu imaginer l'absence, au moment où je collais mon oeil sur le viseur. J'ai pu manqué d'attention, même un cours instant, et autant de fois que l'absence s'est imposée à mon regard. J'ai pu feindre de ne pas voir qui j'étais dans le cadre photographique, dans ce décors blanc.

Je me souviens d'un des premiers autoportraits de l'histoire de la photographie : celui d'Hyppolite Bayard. Ce qui apparaissait sur l'image était un cadavre d'homme noyé. Noyé dans l'échec d'une tentative de reconnaissance de ses travaux dans l'avancée technique de la photographie. Il s'était figuré sur l'image sous les traits d'un mort.
J'imagine à ce moment toute l'audace qu'il aurait fallu pour parvenir à prouver, ou à faire tout simplement admettre que, toute pratique de l'autoportrait photographique était un leurre où seule l'absence s'offre au possible du regard. Dans cette magnifique photographie de Bayard figure l'absence du cadavre d'Hyppolite, puisque ce dernier ne devait disparaître que trente sept années plus tard.
La disparition du sujet lors cette attitude photographique est certainement vaine à énoncer plus longuement. Pourtant, je persiste à croire que si j'avais accompli l'acte de déclencher au moment opportun, j'aurais certainement obtenu la plus significative des images de moi. De moi, sans cesse disparaissant, du cadre, du décors, de l'image... disparaissant obstinément.


Il est des images où l'on ne souhaite point trop apparaître, ni sous la forme d'un fond teinté de vide et d'absence, ni sous la forme d'un vulgaire appareil trop préoccupé à ne reproduire que ce qui lui échappe sans cesse. Il est en d'autres pourtant où l'on souhaite se voir, s'apercevoir, un minimum. L'autoportrait photographique est de celles-ci.



Depuis, mon chien a disparu. Il ne s'était pourtant jamais préoccupé de savoir si son autoportrait lui aurait révélé sa disparition.

Dans cet autoportrait, j'ai tenté de ressembler à l'image, à l'image que l'appareil devait m'offrir. J'ai tenté cette aventure pour m'apercevoir.
Pour m'apercevoir qu'à aucun moment, je ne me suis senti disparaître, et que seul l'appareil, par sa visée mécanique, énigmatique, m'offrait cette évidence.

Je ne sais pas, même encore maintenant, si cette photographie est un échec ou une réussite.
Je sais simplement une chose : cet autoportrait figure ici sous la forme d'une disparition. Une évidente disparition. La disparition du sujet.

© pascal nieto_